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Mbog : la cosmovision africaine universaliste dans le contexte de la mondialisation ( part I )

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0.- Introduction

L’image d’une Afrique à la dérive sur tous les plans de la réalité : économique, politique sociale, intellectuelle ou spirituelle, nous empêche de croire qu’elle ait produit et conserve une représentation du monde cohérente et généreuse,

que cette représentation du monde contient la solution à la plupart des problèmes que vivent les Africains du continent et de la diaspora et qu’elle est, de surcroît, susceptible de contribuer à lever l’impasse idéologique et axiologique qui s’est abattue sur l’horizon du monde avec la destruction du mur de Berlin et le triomphe sans partage du capitalisme libéral sous les auspices de la mondialisation.


Nous essayons de présenter cette vision du monde dans le texte. Il est forcément lapidaire et incomplet parce qu’il serait illusoire de prétendre présenter en quelques lignes la richesse de la véritable représentation du monde propre à toute une société comme l’Afrique noire prise dans son extension la plus large, c’est-à-dire comprenant au moins tous les Africains noirs du continent et ceux de la diaspora. Nous avons commis une synthèse un peu plus développée de la présentation de cette vision du monde en quelques centaines de pages ; elle-même est loin d’épuiser notre sujet.

Notre ambition, ici, se limitera, pour l’essentiel, aux trois points suivants :


1.- Poser ce que la recherche anthropologique et historique en Afrique noire depuis plus de 1 000 ans n’a pas pu clairement établir, à savoir que les Africains disposent bien, depuis plus de 6 000 ans, d’une représentation du monde commune, cohérente et compétente.


2.- Décrire les modalités de cette représentation du monde, qui n’est pas le fruit de nos propres élaborations, mais la reconstitution synthétique d’une réalité authentique que l’on peut rencontrer sur le terrain.


3.- Montrer en quoi le modèle du monde qui en découle peut contribuer à la résolution des problèmes que connaissent les Africains depuis près de 1 000 ans et singulièrement depuis 500 ans, mais aussi en quoi il peut contribuer à l’avènement du monde meilleur à la réalisation duquel s’attellent les hommes clairvoyants, courageux et sincères.


I.- Mbog : Définition – Fonctionnement


« Il existe une doctrine qui se rattache à la plus haute antiquité et qui, des fondateurs des connaissances sacrées et des législateurs, est descendue jusqu’aux poètes et jusqu’aux philosophes. Son origine est anonyme ; mais c’est une doctrine dont le crédit vigoureux et indéracinable se trouve fréquemment impliqué non seulement dans les discours et dans les traditions, mais encore dans les rites initiatiques et dans les sacrifices, tant chez les Barbares que chez les Grecs. »

Plutarque (v. 47-v. 125), Isis et Osiris, Éditions de la Maisnie, 1992,p. 144.

A.- Philologie et définition du terme mbog


a) Comment appréhender l’unité culturelle des Africains

Les aventuriers, missionnaires, administrateurs, historiens et les anthropologues qui ont rencontré et décrit les Africains depuis près de 1 000 ans ont, le plus souvent, circonscrit leurs observations à des familles ou des régions localisées. Très peu ont étendu leurs enquêtes vers la recherche de ce qui constituait le caractère africain de leurs sujets d’étude. Ceux qui, comme Frazer, sont sortis du cadre des monographies, ont le plus souvent abouti à des catalogues hétéroclites présentant les faits de civilisation africains comme une collection de curiosités. Ceux qui, comme Zahan, ou Jahn, ont traité d’aspects sectoriels ou très généraux de la réalité africaine n’ont pas, à notre avis, suffisamment pénétré leur cohérence, la manière dont ils influent sur la régulation globale de la société et la profondeur historique de leur unité organique.

Cette unité qui transparaît dans l’art, dans la langue, dans les mythes, dans l’organisation sociale à tous les niveaux, des systèmes de parenté à l’organisation politique, n’a jamais pourtant cessé d’être évoquée. Mais tout se passait comme si par un décret occulte, il avait été décidé de ne ressortir que les particularités et les divergences qui séparent les peuples africains. Il ne fallait parler que des peuples, des civilisations, des religions, des cultures africaines. Le thème de l’unité culturelle africaine semblait tabou et il le demeure encore dans une bonne mesure.

C’est à Cheikh Anta Diop qu’il revient de s’être, le premier, prononcé sans ambages en faveur de l’unité historique et culturelle de l’Afrique. Il l’a fait magistralement en s’appuyant sur la parenté des langues africaines depuis l’égyptien ancien. Il a relevé des points de ressemblance entre les arts, les modalités d’organisation et de gestion de la société, les systèmes de parenté, etc.

Partant de cette hypothèse et bénéficiant d’un certain nombre de conditions exceptionnelles, nous avons été amené à établir que les Africains partagent une même vision du monde et des valeurs qui sous-tend tous leurs systèmes de pensée et d’action depuis plus de 6 000 ans. Ils se servent des mêmes symboles pour exprimer cette vision du monde. Leur organisation sociopolitique, leurs conceptions technologiques et autres manifestations culturelles comme les arts, l’architecture, la médecine ou la cuisine obéissent à des structures communes. Ils la désignent d’un même nom, à quelques variantes près : mbog.


b) Philologie du terme [mbog] et déploiement de son concept

Nous pouvons rattacher l’origine du terme que nous transcrivons [mbog] à une racine africaine commune, [*ogh], que conserve le radical égyptien [wh], prononcé [(w)ogh]. Cette racine décrit un regroupement d’éléments matériels ou d’essence abstraite présentant une cohésion de type organique, c’est-à-dire des relations à la fois stables et dynamiques, de proximité, d’affinité, d’homologie ou de nécessité logique. Sa signification apparaît mieux lorsqu’on le rapproche de la notion de groupe au sens mathématique, d’ensemble dont les éléments partagent une homologie de nature ou de propriétés, et entretiennent des relations dynamiques dont la composition produit des parties relevant de la même structure (condition dite de stabilité). L’unité de ces éléments apparaît ainsi comme le résultat d’une construction sémique. En d’autres termes, la réalité de l’entité décrite semble dépendre au moins autant de l’oeuvre de la nature que de l’interprétation des hommes, liée à leurs facultés cognitives.

La particule grammaticale p ou b (évoluant en f et v, respectivement) préfixée à ce radical lui affecte, dans les langues négro-égyptiennes, une désinence d’état : « le fait d’être » ou « la manière d’être ». Le terme résultant, [*p-(w)ogh], prend alors le sens d’unité générique et quantitative, de structure à la fois conceptuelle et spatio-temporelle, de solidarité. Ainsi, le chiffre 1 (un) se dit en basaâ : [pog] ; en mbochi5 : [poo] ; en duala : [bewo] ; en béti, autre langue bantoue, [fog]. Le verbe [(i) bog] signifie en basaâ structurer, agencer, ordonner, regrouper, réunir harmonieusement6.

Cette deuxième racine, précédée du préfixe de classe causatif n/m (classe 5, genre 1 du bantou), donne le terme mbog qui signifie alors : « “ce qui est” conçu, idéalisé et consacré comme étant circonscrit, ordonné, structuré ». C’est exactement l’acception que les locuteurs de langue basaâ donnent au concept de « Création », comme résultat identifiable et imputable du déploiement d’un principe organisateur fondamental.

De l’égyptien ancien, où [Wh.wt], [wh.t], et [Wh.yt], sont respectivement traduits par nation, peuple et parenté, à l’extrême ouest africain, où l’on trouve en wolof, langue parlée au Sénégal, le terme mbok, avec la connotation de parenté, de famille et où il est quelquefois traduit par tribu8, à Madagascar, où foko désigne la philosophie cosmique et sociale et fokon’olo, le groupement d’êtres humains, en passant par la langue mossi, où mogho désigne la philosophie cosmique et sociale, et dans toutes les langues bantoues, où des termes comme (e)bok(o) ou mbok(o) signifient parenté, famille, village, etc., en langue duala, où Pfuo est la traduction en mbosi du terme « religion », où les termes [Mfon], [Fon] ou [Fo], [nfor], etc., désignent, dans les langues bantoues de l’ouest du Cameroun le souverain, et où, chez les Fang et les Béti du golfe de Guinée, [fo’] signifie « un » et de [N’vog] ou [Mvogo] (lignage), le même terme se rapportant à la même racine se retrouve avec la même connotation.

Le terme mbog et l’idée qu’il sous-tend forment ainsi un concept profondément inscrit dans la langue, dans l’histoire et dans la culture communes des Africains depuis plus de 6 000 ans.


B.- Le Mbog comme concept et comme institution chez les Basaâ du Cameroun

a) Le concept de Mbog chez les Basaâ

L’acception la plus large et la plus complète du terme [mbog] telle qu’on la trouve en langue basaâ est : l’« Univers », ou mieux, « l’Université », c’est-à-dire l’ensemble le plus large de tout ce qui est, et qui peut être caractérisé comme étant à la fois unique dans son essence et heureusement uni aux autres dans son existence. Il désigne l’extension la plus large de la société, celle qui englobe toutes les autres partitions sociales, de l’individu à l’humanité entière, en passant par la nation qui apparaît comme l’écosystème social d’une unité culturelle. La notion de mbog intègre de même le milieu écologique dans lequel évolue cette humanité. C’est pourquoi elle sert aussi à désigner l’espace vital avec tous les êtres et toutes les choses qui le constituent. Dans ce sens, elle se confond avec celle du « monde » terrestre.

Mais au-delà, mbog intègre dans sa réalité l’espace cosmique considéré à la fois comme un tout, c’est-à-dire comme une réalité compréhensible, définissable donc, et comme quelque chose dont les limites temporelles et spatiales sont infinies. Il couvre, de l’inexistant : [to li mbog li mbog], « même pas le plus petit Univers », ou ensemble vide, au sens mathématique ; le presque vide : [nso mbog], « l’Univers-nu(l) » ou l’Univers ramené à sa dimension la plus dépouillée, essentielle ; l’ensemble infini : [mbog ni mbog], « d’Univers en Univers » ; l’insignifiant, l’indéterminé : [li mbog li kii ?], « d’Univers de quoi ? » ; l’infiniment petit : [li mbog li mbog], « l’Univers de l’Univers ». Ainsi, les astres, leurs combinaisons et leurs concordances avec des phénomènes qui ont une influence sur l’homme – les saisons par exemple –, de même

que les rapports intellectuels que les hommes tirent de ces combinaisons ([ngambi codog]) ou connaissance par les astres, forment un tout inséparable dans cette perspective.

Pour les Basaâ, ce terme signifie donc en même temps l’Univers, le Cosmos, et/ou encore l’ensemble des lois de la nature telles qu’elles sont identifiées par le savoir social, qu’il soit scientifique, philosophique ou mystique. C’est aussi l’institution socioculturelle qui contrôle la régulation symbolique, politique et administrative du groupe, ainsi que l’ensemble des pratiques associées à cette régulation. Le Mbog est une sorte de description quantitative et qualitative de la nature et du mode d’appréhension matérielle de sa réalité. En d’autres termes, il condense l’essence du savoir total, [yi mbog], légué à l’homme par les ancêtres, depuis le tout premier, Njambe Nlolomb, et grâce auquel il peut survivre et poursuivre l’oeuvre de structuration entamée par Job, le principe concepteur et tutélaire de l’ordre cosmique : [Nhèg Mbog], [Mwèt Mbog].


b) Définition, attributs et domaine de compétence du Mbombog


Le Mbog, en tant qu’institution socioculturelle et politique, est la manifestation sociale du principe central qui régit l’ordre de l’Univers. C’est par lui que les hommes peuvent mettre en oeuvre les lois leur permettant d’exploiter la nature, de maîtriser l’énergie entropique d’essence humaine, le Hu, de l’intégrer et d’en faire le moyen efficace de la régulation socio-écologique performante. Il est placé sous l’autorité spirituelle et temporelle du Mbombog, qui est le gestionnaire au sommet des relations qu’entretiennent les membres du groupe social entre eux et avec l’Au-delà. En clair, il intervient au plus haut niveau dans les rapports que les membres du groupe nouent entre eux, et avec leur environnement écologique, social et symbolique. Cette qualité lui confère la responsabilité générale de la conduite du groupe pour tout ce qui touche à la régulation des forces d’entropie, c’est-à-dire à la restauration de l’ordre social et écologique.

Placé à la tête de son lignage (exogamique-exopolémique), il fait simultanément partie, de droit, de l’institution supra-clanique, des [B3t Mbog] ou « Maîtres du Mbog », qui réunit l’ensemble des Ba Mbombog et des initiés de la nation rassemblés en « Grand conseil » ou « Assemblée du Mbog » : [Libay li Mbog], [Likoda li Mbog], [Boma Mbog], ou [Nkaa Mbog]. Cette institution est une sorte de Cour ou de Sénat itinérant, chargé de la régulation et de la défense des intérêts du peuple basaâ dans tout son espace de définition.

Son domaine de compétence comprend tout ce qui touche aux droits, aux libertés, aux obligations et aux sanctions qui répriment la violation de ces règles, dans la société et dans le cadre des relations que la société entretient avec son environnement social et écologique. La gestion du domaine foncier, les règles de prélèvement des richesses de la nature (chasse, pêche, cueillette, protection de l’eau, etc.), les échanges sociaux à caractère économique, matrimonial ou diplomatique relèvent de son domaine de compétence. Il est le maître des voies de communication et des marchés. C’est à ce titre qu’il préside aux ouvertures des voies terrestres, à l’inauguration de nouvelles voies de navigation et de nouvelles embarcations, comme à celle des lieux dédiés aux manifestations publiques à caractère économique, politique ou culturel. L’équilibre des maisons et des foyers, l’efficience et le rendement des moyens de production, la fertilité des sols et la fécondité du bétail, l’exploitation rationnelle des ressources écologiques, l’intégrité physique et mentale des personnes, la paix et la justice sociales, tout cela repose, en dernier ressort, sur lui.

Le Mbombog légifère selon les canons ancestraux auxquels renvoient les aphorismes dont il émaille son discours. Il prend systématiquement conseil auprès des anciens avant de se prononcer car sa parole ne doit pas être contredite publiquement. Pour s’acquitter de la charge de la protection physico-mystique du pays, il se sert des attributs, des formulaires et des rites de l’ordre sacré qui lui permettent de mobiliser les forces de la nature. Ce sont des signes qui condensent la vision des choses et des valeurs qui est commune à ses membres et qui lui servent simultanément de moyen de reconnaissance et de communication nécessaires pour assurer la cohérence, l’unité de la société. C’est par eux que se manifeste extérieurement le Mbog comme Ordre, c’est-à-dire comme système de pensée et d’action partagé par une communauté de personnes dotée de fins propres et de moyens adaptés, et qui favorisent ainsi le bon fonctionnement de cette communauté. Ce sont des principes efficients qui accompagnent et soutiennent les attitudes et comportements des dignitaires du Mbog. Leur efficacité est optimisée par les qualités matérielles, les propriétés topologiques de leurs supports, la valeur des signes qui y figurent, et par la signification que la société leur donne. Elle repose, en dernière instance, sur l’exploitation des rythmes secrets de l’esthétique fondamentale qu’exploitent les initiés du Mbog. Ils sont censés protéger ceux qui en sont parés, de même qu’ils doivent les inciter à la vertu et à la sagesse.

Le Mbombog est le gardien de l’histoire, de la science, des arts et de la tradition. À ce titre, il doit connaître les mythes cosmogoniques, l’origine historique, généalogique et géographique de son peuple, les événements marquants du passé, lesquels influent sur le temps présent et le futur. Il doit connaître toute la littérature sacrée qui sert de support à son savoir. Il doit connaître les principaux éléments qui composent la nature, leurs propriétés et les lois qui président à leur composition. Il doit être clairement informé de toutes les pratiques spécialisées qui ont cours dans sa sphère de régulation. Il est le gardien des rites et des traditions nobles héritées des ancêtres et le garant de leur perpétuation selon les formes établies. Il rythme le temps social sacré et profane de célébrations cultuelles et civiles. Il doit maîtriser l’art de confectionner des onguents, des poudres, des parfums, des solutions lustrales, etc., destinés à combattre le mal sous toutes ses formes, physiologiques, psychologiques, sociologiques ou métaphysiques et ceux susceptibles d’attirer les faveurs des divinités sur son peuple.

Dans tous les actes liés à sa charge, il s’appuie sur un corps expérimenté et spécialisé aux compétences multiples. Pour tout ce qui concerne les analyses, enquêtes et décisions relatives aux questions touchant à la bonne marche de la société, il prend systématiquement conseil auprès des notables qui l’entourent. Ces conseils nourrissent et complètent la sagesse qu’il retire des préceptes établis et de l’expérience acquise tout au long de sa formation. Pour l’exécution matérielle de certaines actions concrètes liées à la sécurité, à la justice, à la santé, etc., il a recours à l’intervention matérielle des officiants de différents corps spécialisés qui gravitent autour de l’institution centrale Mbog.

Le Mbog tiendrait lieu, pour les peuples africains, de « révélation divine », s’ils n’étaient par ailleurs conscients d’être, d’une certaine manière, les créateurs de leur propre vision du monde et des valeurs au terme d’un processus évolutif et méthodique de la maîtrise des réalités du monde. La validité des principes du Mbog ne repose pas, en dernier ressort, sur la force, l’autorité ou sur une révélation, dont l’authenticité est essentiellement suspecte, puisque fondée sur le seul crédit accordé à celui qui l’annonce, sur la « foi » que l’on place en sa personne. Ils ne sont pas le résultat d’une élaboration humaine artificielle ou secondaire toujours susceptible d’être remise en cause par l’histoire des idées et des faits sociaux ou naturels. Ils expriment un savoir rationalisable, objectivable, vérifiable, consensuel, patiemment et méthodiquement constitué. Cette position a longtemps fait peser sur les Africains le soupçon de ne pouvoir accéder qu’à une « religiosité » naturaliste, matérialiste, magique, incapable d’« élévation spirituelle ».

L’hygiène, la propreté et la recherche de l’harmonie des formes, des sons, des rythmes, des goûts et des couleurs sont une des exigences premières de son rôle d’intermédiaire entre le peuple et l’Au-delà. Faute de cela, « les ancêtres ne le reconnaîtraient pas ». Le Mbombog est un homme dont l’autorité repose essentiellement sur sa « Magnanimité », sa « Grandeur d’âme ». C’est un homme vénérable, estimé pour ses qualités de coeur, sa disponibilité, son sens de la justice et de la vérité, ses connaissances et pouvoirs d’action que seule une prédestination, associée à une éducation spéciale, peuvent conférer. Sa modération et sa piété en toute circonstance doivent défendre sa vertu.


c) L’accès au sein du Mbog

Tout membre de la société, y compris les étrangers, est considéré comme membre du Mbog. La distribution du pouvoir social qui s’effectue sous l’égide de l’institution du Mbog repose essentiellement sur l’ordre des mérites individuels des différents impétrants, tels qu’ils sont identifiés par la société. Parmi les critères d’accès aux distinctions honorifiques qu’offre le Mbog, il faut considérer le critère des capacités intrinsèques de l’impétrant et celui de sa compétence culturelle comme des exigences de fond. Les autres critères, qui sont tout aussi importants, servent surtout à opérer une sélection objective entre différents concurrents remplissant également les conditions de bases requises. C’est à ce second niveau qu’interviennent les considérations relatives au respect de l’ordre de la primogéniture, au privilège de l’âge ou à la loi de l’hérédité. L’ensemble de ces mérites et de ces exigences sont contradictoirement examinés à l’occasion du jugement au cours duquel les prétendants font valoir leurs droits d’accès au Mbog : [I kaa Mbog]

Les critères que doit satisfaire le Mbombog peuvent être classés en quatre catégories :

- Le critère de légitimité sociale : La compétence humaine et sociale étant au moins en partie héritée biologiquement ou culturellement des ascendants de tout homme, au moins un des prédécesseurs du postulant doit avoir appartenu à l’Ordre sacré du Mbog et avoir exercé sa charge dans les conditions requises.

- Le critère des capacités intrinsèques : Le postulant doit être physiquement capable de se déplacer pour assister à des réunions dans des localités distantes, pouvoir supporter de longues séances de travail, etc. Sur le plan intellectuel, il doit avoir une compréhension facile, un raisonnement clair, des capacités d’écoute et de synthèse. Il doit incarner l’éthique générale admise par la société, être doté d’une grande patience et d’une large mansuétude. Sur le plan économique, il doit pouvoir mobiliser des moyens d’action matériels suffisants pour faire face aux frais d’initiation, recevoir des convives, contribuer à la résolution des problèmes du groupe social et, en tout cas, ne pas dépendre de l’exploitation vénale de sa position.

- Le critère de la compétence culturelle : Le postulant doit posséder les bases de la sagesse traditionnelle, de l’éloquence, et connaître les règles de comportement civil et rituel élémentaires.

- L’approbation mystique : L’impétrant doit, avant de s’engager dans le processus qui aboutit à sa consécration, consulter les devins pour s’assurer que sa démarche est sans risques pour sa famille et lui. Il doit, avant de passer à la phase définitive de son sacre et tout le long de sa vie, analyser les causes de la survenance réitérée de difficultés ou l’occurrence d’événements graves le concernant ou touchant un membre de sa famille, voire le groupe social dont la protection lui incombe14 15.

Le Mbog se transmet d’une personne à une autre dans un même clan, d’un membre d’un clan à celui d’un autre, etc. La valeur des droits d’accès au Mbog, comme pour toute contrepartie dans les échanges chez les Basaâ, est inversement proportionnelle au mérite du postulant, toutes proportions gardées.

- On peut ainsi hériter des attributs du Mbog détenus antérieurement par un parent, sur recommandation testamentaire expresse de celui-ci.

- On peut les faire passer par transmission « directe » ou mystique, d’un mort à un vivant, sans passer par la procédure d’héritage ou de régence.

- D’autres vont jusqu’à faire consacrer leur héritier de leur vivant. Cette procédure leur permet de parfaire sa formation et de se faire une idée claire de ses compétences avant de le laisser accéder aux grades supérieurs de la hiérarchie. Le successeur est alors une sorte de suppléant corégent qui n’accédera à la plénitude de sa charge qu’après la mort du titulaire.

- Ceux qui ne sont pas en position d’accès légitime direct au Mbog et aux insignes qui lui sont attachés peuvent, dans des conditions de notoriété, de responsabilité, de moralité et de fortune acceptables, les acquérir. Cette procédure reste cependant entachée d’une considération mitigée, sans doute en raison de la présomption de la faible expérience héréditaire que la société nourrit vis-à-vis du groupe qui, avec l’impétrant, est admis de cette façon dans l’institution.


d) L’évolution au sein du Mbog

Après une période probatoire de longueur variable pendant laquelle l’impétrant à la science religieuse et sociale du Mbog doit faire la preuve de son éveil spirituel et de sa maturité sociale, il est introduit dans un cycle d’initiation qui commence, à proprement parler, le jour de son intronisation, et ne se terminera que le jour de sa mort. Ce cycle comporte cinq grandes étapes qui, en principe, lui confèrent des compétences et des habilitations dans un certain nombre de domaines. Mais, en réalité, et comme dans l’Égypte ancienne, les classes sacerdotales du Mbog sont « flottantes ». L’initiation du départ ouvre au Mbombog tous les aspects de la science du Mbog qu’il lui appartiendra d’approfondir selon ses propres dispositions et opportunités. Il pourra progresser en connaissance et dans la pratique de manière relativement indépendante des consécrations publiques auxquelles donne habituellement lieu le passage de « grades ». De telle façon qu’à la fin, l’importance de la fonction ou de la place d’un Mbombog dans la hiérarchie du Mbog ne coïncide qu’exceptionnellement avec sa classe.

Quels que soient le niveau d’initiation atteint et les pouvoirs particuliers que son évolution l’amène à acquérir, le Mbombog demeure comptable de son statut et de son comportement devant la société à laquelle il ne doit jamais cesser de se référer. Celle-ci peut, en effet, disposer de lui en cas de manquements graves réitérés, soit par le rite public du [i so Mbog] ou « nettoyer le Mbog », soit de façon mystique : [i j3 Mbombog].

Toutes ces particularités de l’institution du Mbog expliquent sa pérennité autant que sa capacité à s’imposer dans un monde moderne ouvert, en évolution permanente sur tous les plans, un monde acquis au respect des droits et libertés de la personne humaine, à l’égalité des chances pour tous, à la quête de la compétence et à la nécessité de la recherche de l’assentiment général. C’est ce qui justifie le retour en force actuel de la considération pour le Mbog, de la part des populations et des élites africaines modernes en quête d’une démocratie authentique, après avoir fait l’expérience des limites des régimes de gouvernement imposés par la colonisation. Celle-ci reconnaît avoir combattu le Mbog pour pouvoir destructurer et asservir la société africaine19 :

« (…) les populations libérées de leurs terreurs religieuses se montrèrent peu à peu de moins en moins maniables (/) C’est l’évolution normale chez tous les Noirs et le rapport pour l’année 1922 à la Société des Nations le constate en ces termes : “... l’action des

missions, qui précède dans ces régions l’action administrative, s’est exercée au détriment de l’autorité des chefs. Ce résultat n’a pas été cherché, mais il a découlé normalement de la lutte contre le fétichisme et les abus de la société noire (...) À côté du chef, dans le village, la mission a placé le catéchiste dont l’autorité morale, est appuyée par l’autorité d’un Blanc et qui ne peut qu’enseigner le mépris du chef fétichiste, polygame, esclavagiste et immoral (/) Au fond nous sommes près du moment où, dans cette population de la forêt, nous n’aurons plus affaire qu’à une poussière d’individus.” »

« La diffusion des idées européennes dans l’ordre social conduisait à l’anarchie, comme dans l’ordre familial elle menait à l’individualisme. Le seul frein qu’avaient jadis connu les indigènes étaient (sic) la loi religieuse et ils prenaient conscience de sa vanité... Il importait donc essentiellement d’établir une hiérarchie nouvelle et de faire sentir que le pouvoir des Blancs remplaçait l’autorité abolie de N’Gué. » (Extrait pp. 125-129.)


II.- Extension de l’aire culturelle du Mbog

La réalité et le concept de Mbog sont présents dans toute l’aire culturelle africaine, des origines de l’histoire en Égypte, à nos jours. Tous les Africains partagent une représentation du monde commune, la même culture, le même système des valeurs, les mêmes normes de comportement donc, et les différences entre leurs institutions culturelles, techniques, politiques et religieuses ne pouvaient constituer que des modalités d’une même réalité. Les formes du pouvoir africain peuvent, ainsi, être ramenées à des variétés morphogénétiques d’une même structure stable, déterminée par des paramètres conjoncturels comme la dimension et la complexité de l’espace géographique disponible, la durée de l’implantation du groupe dans un même espace, la stabilité de ses relations avec les groupes sociaux voisins, la fertilité des sols, le niveau de complexité de l’organisation sociale et de l’avancement du développement des techniques de production, l’importance de la communication, de la population, etc.

Cette dynamique des formes du pouvoir africain constituerait, comme le processus tribal qui en fait partie, une des modalités de la gestion optimale de la société entière fondée sur la nécessité de l’adaptation de la structure du groupe à des conditions socioculturelles et écologiques données, déterminant des formes d’organisation sociale plus ou moins centralisées, avec toutes les conséquences que cela suppose en retour, sur le plan des performances culturelles, sociales et techniques. Dans tous les cas, l’objectif global visé par la régulation des différents groupes sociaux africains, le sous-ensemble des moyens que les dirigeants structurels de ces groupes privilégient, de même que les symboles dont ils se servent pour les exprimer, sont analogues, tant du point de vue de leur forme manifeste que de leur signification intrinsèque.

Ces affirmations fortes concernant l’identité structurelle ou l’unité génétique entre cultures, civilisations ou traditions, nous amènent à rappeler que nous sommes bien conscient que des traits communs à toutes les cultures peuvent créer l’illusion que certaines, parmi elles, partagent des rapports de parenté privilégiés. Des emprunts d’éléments particuliers plus ou moins consistants peuvent suggérer la même impression. Des traits foncièrement communs peuvent aussi être camouflés par l’évolution différentielle des paramètres de la comparaison, suite à des adaptations commandées par le milieu, ou par le cycle du développement technologique des groupes considérés. Le temps lui-même, par la dérive naturelle qu’il impose aux formes et aux pratiques de la culture, induit des modifications substantielles dans l’apparence de ces phénomènes, à circonstances inchangées.

Loin de prétendre proposer et discuter exhaustivement de la méthodologie idoine permettant de garantir une pertinence minimale à nos analyses et aux conclusions éventuelles auxquelles elles conduisent, nous retenons les principes suivants qui guident notre choix des éléments de comparaison, et qui devaient nous permettre d’éviter que l’énumération des points communs relevés ne conduise à un catalogue dont il puisse être difficile de tirer une conclusion suffisante par rapport à notre objet.


1.- Principe de comparaison des faits et des idées entre les sociétés

Pour nous, les civilisations créent, perfectionnent ou empruntent les unes aux autres, les éléments matériels techniques les plus performants qui leur semblent accessibles pour accomplir les actes et les missions que la culture et l’environnement assignent à la société et qui leur servent de support à un moment donné. Les circonstances peuvent leur dicter des actes conjoncturels, des réflexes nécessaires pour leur survie à court terme ; mais, seule la culture définit les objectifs structurels d’un groupe social, le système des valeurs, des attitudes et des comportements ou les moyens matériels compatibles avec son développement dans la longue période et dans son environnement spécifique. Les arguments décisifs de cette culture se trouvent sous forme synthétique, générique et symbolique dans sa vision du monde.

Dès lors, la parenté culturelle doit s’évaluer à partir de la vision du monde des groupes comparés, de leurs objectifs sociaux et matériels, des moyens organisationnels et matériels généraux retenus par eux, des conduites structurelles de leurs membres, ainsi que des objets emblématiques identifiant cette vision, des symboles doués d’une certaine résilience, que ces groupes adoptent pour atteindre leurs objectifs. La vision du monde des groupes sociaux, qui transparaît plus naturellement dans leur pensée mythique exprimée par leur art, leur littérature, leur religion, etc., ressort les paramètres constitutifs essentiels de leur univers, les relations structurelles que ces paramètres entretiennent entre eux, les valeurs et les fins poursuivies par les membres. Parmi ces moyens interviennent ceux de la régulation sociale et, au premier chef, le type d’organisation sociale, le langage, les symboles et autres modalités de la communication symbolique entre les membres du groupe et avec leur environnement entendu au sens le plus large. Nous retrouvons là le principe de l’unité socio-épistémique souligné par Michel Foucault.


2.- Réalité et unité du Mbog

Dès que sont établies la réalité et la validité de cette homologie pour l’ensemble des peuples africains, il devient fondé de soutenir l’hypothèse de leur unité, voire de leur origine commune.

Pour Maryse Raynal, « Le monde est perçu par l’Africain comme une universalité dont les éléments fusionnent et s’interpénètrent (/) L’ancêtre fondateur du clan a passé une alliance avec les forces telluriques et, dès lors, les hommes ont pu bénéficier de leur protection en échange de leur soumission (/) De ce fait, il n’existe pas de séparations entre les mondes humain et supra-naturel (...) Les divinités s’actualisent dans le monde humain par des phénomènes naturels (...) Les deux mondes sont rigoureusement ordonnancés pour assurer une harmonie et un équilibre parfaits (/) Ainsi, certains êtres transitionnels détiennent un statut privilégié du fait de leur double appartenance. Les jeunes enfants et les vieux se situent aux confins des deux mondes (.../) Devins, chefs spirituels, chefs de familles, ou détenteurs d’objets au pouvoir magique sont, de la même façon, dans une position stratégique dans la mesure où ils communient, par des rites et des sacrifices, avec les forces de la nature (/) Ordre social et ordre supra-naturel sont indissociables. Le désordre social désordonne l’ordre cosmique... »

De fait, et partant de ces bases, il apparaît à l’examen que les pratiques et les attitudes spirituelles, morales, intellectuelles, esthétiques ou techniques caractéristiques de la totalité des peuples d’Afrique noire, de l’antiquité égyptienne à nos jours, révèlent leur profonde unité, même lorsqu’ils semblent avoir été entièrement phagocytés par les cultures importées, arabo-musulmane ou judéo-chrétienne. Tous semblent avoir conservé les structures fondamentales liées à la vision du monde, des valeurs et de la société commune dont ils émergent, chacun selon l’évolution imposée par l’histoire et les conditions écosystémiques. Ils ont préservé, chacun, des préceptes, des mots-concepts, des objets-symboles, des rites et autres traits caractéristiques des institutions sociales, culturelles, politiques, philosophiques et techniques de la société mère dont tous sont les héritiers.

Les Basaâ, à travers le Mbog, comme les Dogon du Mali à travers le principe Ogo, ont conservé intacte l’essence de la doctrine philosophique, métaphysique, cosmologique et socioculturelle liée à cette vision. Les Mossi du Burkina Faso, à travers le Mogh(o), en ont gardé la philosophie générale et l’organisation apparente de la société traditionnelle. Les Valaf du Sénégal en auraient conservé le concept-clé de Mbog et sa manifestation dans l’ordre social. Les Bakossi, du sud-ouest du Cameroun, sous l’appellation Mbwogh, l’ont inscrite dans la définition de leur institution politique centrale traditionnelle. Les Hadjeray du Tchad ont préservé le culte de la Margay, équivalente de la Maât égyptienne. Les Malgaches conservent le principe axiologique fondamental Foko et ses effets sur le fonctionnement de la société. Les Sara Majingay et les Bakongo perpétuent les traditions politico-mystiques liées à la même vision. Les Haïtiens, Brésiliens, Cubains et autres Africains de la diaspora, la traduisent dans leurs structures symboliques et psychologiques essentielles. Les Bamiléké de l’ouest du Cameroun manifestent cette vision dans l’ordre social et symbolique, etc. Mais, la composition de la totalité des manifestations de ces cultures reconstitue naturellement, comme dans un gigantesque puzzle, la symphonie de toutes les partitions de l’œuvre universelle à laquelle ils contribuent, le Mbog. En plus de l’intérêt technique et créationnel que l’on peut trouver à cette vision, elle constitue le socle incontournable de son unité et de son harmonie futures.

Commentaires  

 
#1 29-04-2011 14:49
OUI OUI OUI. Tout simplement OUI !
 

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