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LA COSMOGONIE TRADITIONNELLE DES BASAA OU LE « MBOK BASAA »

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Soulignons de prime abord que tous les Bantu « reconnaissent un créateur ou une divinité suprême ; celui qui créa tout, féconda la terre et anima les vivants. Une cérémonie commune à tous ces peuples : le culte des ancêtres » (OBENGA T., 1989 : 206). Chez les Basaa par exemple, le « Mbok » (univers, monde) est appréhendé comme un ensemble comprenant du haut vers le bas : « Hilôlômbi » (l'Être Suprême), les « Bilôn » (les divinités), les « Mimbuu » (les esprits), et « Bot » (les hommes) (E. WONYU, 1975 : 44). Essayons de comprendre ces termes.

« Hilôlômbi », encore appelé « Bayemi-kok », c'est-à-dire, « le plus grand qui broie tout, transcende tout » (E. WONYU, 1975 : 46), est le Créateur du « Mbok » (l'Univers) et du premier homme (« Mbot bot »). « Hilôlômbi » est donc « puissance pour puissance », le « Maa Ngala » des Bambara. C'est lui qui :

« Préleva une parcelle sur chacune des vingt créatures existantes, les mélangea puis, soufflant dans ce mélange une étincelle de son propre souffle igné, créa un nouvel Être, l'homme, auquel il donna une partie de son propre nom : Maa. De sorte que ce nouvel être contenait, de par son nom et par l'étincelle divine introduite en lui, quelque chose de Maa Ngala lui-même. Synthèse de tout ce qui existe, réceptacle par excellence de la Force suprême en même temps que confluent de toutes les forces existantes, Maa, l'homme, reçut en héritage une parcelle de la puissance créatrice divine, le don de l'Esprit et de la Parole » (A. HAMPATE BA, 1980 : 191-230).

C'est pourquoi « Hilôlômbi », dans la religion traditionnelle (Culte des Ancêtres), est honoré à travers la longue lignée des ancêtres (de ses fils).

Les « Bilôn » sont des divinités plus proches de « Hilôlômbi ». Elles peuvent, à l'instar des ancêtres, servir d'intermédiaires entre Dieu et les hommes. Dominique MALAQUAIS (2002 : 96) souligne par exemple à ce propos que : « les chutes d'eau sont habitées par des divinités protectrices des environs, c'est pourquoi à côté de chaque chute s'élèvent des petites cases, soigneusement entretenues, qui servent d'abris aux (dieux gardiens) de la chute ».

Les « Mimbuu » sont des esprits plus proches des hommes. Ils peuvent être bénéfiques (les esprits des ancêtres) ou maléfiques (notamment le « Nlémba »). Il est judicieux de savoir que les ancêtres ou « Basôgôl » (au sens strict) et « Bagwal » (au sens large), sont « des défunts illustres dont les actes et les hauts faits ont marqué leur peuple ou leur génération et leur ont permis de passer à la postérité » (C. M. F.-NZUJI, 1993 : 74). Ces derniers habitent tous dans un grand village : c'est le « panthéon ancestral » où le « Nlémba » n'a pas de place. En fait, le « Nlémba » chez les Basaa, est au départ un homme mauvais qui, n'ayant pas vénéré « Hilôlômbi » (Dieu) ni laissé de surcroît de descendant, « se transforme en un élément sans âme pour venir errer dans les villages ; c'est [...] le rejeté de la cité des bienheureux. Sa destinée reste la destruction totale... » (E. WONYU, 1975 : 47).

« Bot », les hommes (singulier « Mut ») sont une création de « Hilôlômbi » (Dieu). L'Être Suprême, après avoir créé « Mbot bot » (le premier homme, le premier ancêtre de la lignée) lui enseigna « les lois d'après lesquelles tous les éléments du cosmos furent formés et continuent d'exister. Il l'instaura gardien de son Univers et le chargea de veiller au maintien de l'Harmonie universelle » (C. M. F.-NZUJI, 1993 : 27). Par ailleurs, pour une compréhension un peu plus affinée, deux (2) chiffres fondamentaux permettent de mieux cerner l'homme (« Mut ») et le « Mbok » (l'Univers) dans la cosmogonie basaa à savoir : le « Chiffre trois (3) » et le « Chiffre neuf (9) ».

S'agissant du « Chiffre trois (3) » un proverbe basaa indique que : « Kii mbok gwée mbok yaa ib?o nkégi », c'est-à-dire, « le monde n'est né que le jour où le sexe de la femme s'est ouvert » (E. WONYU, 1975 : 7). Il semble donc que chez les Basaa, le mythe de la création de l'homme tourne autour du sexe de la femme41(*), faisant d'elle la « Mère » de l'humanité, c'est-à-dire, celle par qui, grâce à « Hilôlômbi » (Dieu), émerge la « Vie ». En effet, comme le souligne l'auteur qui précède, le mythe basaa de la création de « Mut » (l'homme) mentionne que :

« Au départ, il y avait un néant en forme de cercle dans lequel se trouve inséré un triangle, et de l'éclatement de ce triangle, il est sorti un objet en forme de verge, laquelle verge ayant fécondé le triangle ouvert, l'on a obtenu un objet plus petit encore [...] Le chiffre 3 s'explique donc de la façon suivante : le grand bâton sorti du triangle représente la verge de l'homme ; le triangle ouvert le sexe de la femme et le petit bâton produit de la copulation du bâton s'introduisant dans le trou, a engendré : l'enfant Man ...» (E. WONYU, 1975 : 7).

Nous pouvons donc retenir ici que : dans la cosmogonie basaa le « Chiffre trois (3) » renvoie à trois (3) entités constitutives de la partie « visible » du « Mbok Basaa » (l'Univers selon les Basaa) que sont le Père, la Mère et l'Enfant. Ainsi, « Isan » (le père) dérive du mot « San »42(*) (la lutte) : l'homme est donc un lutteur par essence, la lutte est sa fonction première dans le « Mbok ». Quant au terme « Nyan » (la mère), il dérive du verbe « Nye » (pondre) : le rôle premier de la femme est donc l'enfantement43(*). Enfin, « Man » ou l'enfant vient du verbe « An » (lire ou relier), « donc c'est un être qui lie l'un à l'autre ses parents et qui complète en même temps les 3 sommets du triangle qui constitue le sexe de la femme » (E. WONYU, 1975 : 7-8).

Par ailleurs, la symbolique du « Chiffre trois (3) » se retrouve également sur le plan métaphysique et sur le plan de l'autorité politique.

Sur le plan « métaphysique », le « Chiffre trois (3) » désigne trois (3) mondes à savoir : le monde des « divinités » (incluant la Divinité suprême, Dieu), et le monde des ancêtres (et des esprits) d'une part : ces deux mondes constituent le « Monde Invisible ». Et d'autre part, le monde des « vivants » lequel représente le « Monde Visible ». Ces deux (2) « Grands Mondes » (le « Monde Invisible » et le « Monde Visible ») représentent, in fine, les deux (2) principales faces du « Mbok Basaa » (le Grand Univers dans sa plus complète expression).

Sur le plan de l'« autorité politique », le « Kingè » (Chef traditionnel chez les Basaa) « s'assied toujours sur un trépied appelé MBENDA, trépied sur lequel on s'assied pour dire la loi Mbén » (E. WONYU, 1975 : 8).

Quant au « Chiffre neuf (9) », il est, à l'instar des autres multiples de trois (3), considéré comme un chiffre « sacré ». En fait, pour les Basaa :

« Tout être humain n'est complet que s'il est 9. Parce que d'un côté il est le produit d'un monde préétabli avant sa naissance, soit au moins 5 générations. Ce sont ses ascendants ou (bagwal) ; de l'autre, il doit être le chef d'une descendance (les balal) allant de son propre fils au dernier de l'échelle, lequel dernier, en même temps qu'il continue la lignée, la dépasse en renouvelant le cycle, devenant à son tour le fondateur (mbot bot). Il est le symbole ou la clause de fermeture et d'ouverture » (E. WONYU, 1975 : 36).

Ce qui est important de comprendre ici c'est que nous sommes dans une société patrilinéaire où le fils (« Man ») est considéré comme la « plaque tournante », celle qui permet à la lignée de se pérenniser. C'est pourquoi lorsque dans une famille, il n'y a pas de garçon, l'homme à la fin de son séjour terrestre, se plaint d'avoir vécu inutilement, d'être perdu pour l'éternité : c'est le cri de « Me mbélél mbog » du Basaa du Cameroun. En effet, Sans ce fils, sans cette « plaque tournante », il n'y a aucun lien entre lui et la société qui survit. La caractéristique essentielle de cette pensée repose, indubitablement, sur le fondement d'une famille, lieu idéal où l'homme trouve toutes sortes de liens ; affections, autorité, tradition, solidarité, etc. (E. WONYU, 1975 : 36).

Pour finir, nous pouvons également souligner que dans la cosmogonie traditionnelle basaa, le « Chiffre 9 » sert également de limite, de frontière à ne pas franchir sur le plan de la connaissance, notamment la connaissance mystique, car ne rien savoir est dangereux, mais en savoir trop aussi (tout étant une question de mesure, d'humilité face à l'Être Suprême), d'où le proverbe : « Likaò li nlel bé bôô » ou « Bôô inlel bé likaò », c'est-à-dire, « Aucune science ou connaissance n'est possible au-delà du chiffre 9 » (E. WONYU, 1975 : 35-36). Il faut savoir qu'au-delà du « Chiffre 9 » (4 + 5) on a le « Chiffre 10 » (9 + 1). Dans la religion traditionnelle basaa (que nous allons étudier juste après), le « Chiffre 10 » représente « Hilôlômbi » (Dieu) ou la chose complète et le « Chiffre 9 » l'Homme44(*) où : « 4 » représente la femme ou le sexe féminin et « 5 » représente l'homme ou le sexe masculin.

Alain Thierry NWAHA

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